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L’eau et ses nouveaux enjeux – Entretien spécial avec Graciela Chichilnisky

USA / / Amérique du nord

A l’occasion de la Journée mondiale de l’eau, Green et Vert l’interroge sur l’eau et ses nouveaux enjeux internationaux. Entretien spécial avec Graciela Chichilnisky, professeur à Columbia University, qui est à l’origine du marché du carbone du protocole de Kyoto.

Graciela Chichilnisky

G&V : Dans les 30 prochaines années, quelles seront les conséquences du manque d’eau potable?

Graciela Chichilnisky : L’accès à l’eau potable et salubre est un enjeu majeur pour l’humanité car elle est source de vie et de mort. C’est très simple : si nous restons quelques jours sans boire de l’eau nous mourrons. Ce qui est d’ailleurs  dramatique, car de l’eau il y en a. Néanmoins il existe une multitude de problèmes : croissance démographique, forte urbanisation des pays en voie de développement, le changement climatique, pénurie d’eau pour les uns et surconsommation pour les autres, sans oublier la pollution.

D’ailleurs vous parlez de problèmes dans trente ans, mais ils existent déjà. Notamment au Moyen-Orient où les conflits sont en partie liés à l’accès l’eau. A moyen terme, les pays développés ne seront pas non plus épargnés par les conflits de l’eau. La fonte de la banquise peut par exemple devenir un problème majeur car c’est un grand enjeu économique pour le Canada, Les États-Unis, la Russie et le Danemark.

G&V : Comment réduire les problèmes de l’eau source de  conflits latents ?

G. C : Il est important d’avoir des priorités en matière de choix économiques car l’accès à l’eau par les populations reste la véritable priorité. Quand on sait que produire 1 kg de bœuf nécessite plus de 15 000 litres d’eau, et que la production de l’or consomme encore plus d’eau, alors que de l’autre côté il y a des centaines de millions d’hommes qui n’ont pas accès à l’eau potable. Il faut donc diminuer de beaucoup la production de viande – laquelle d’ailleurs n’est pas bonne pour la santé – et celle de l’or. D’ailleurs qui possède aujourd’hui de l’or?  Certainement pas les personnes qui n’ont pas accès à l’eau.

G&V : Pensez-vous qu’il faille taxer les entreprises qui consomment beaucoup d’eau?

G. C : En Californie, beaucoup d’eau vient du fleuve Colorado. Il est tellement surexploité par les agriculteurs, principalement les producteurs de vin, qu’il n’atteint régulièrement plus son embouchure au Mexique. Voici encore un autre exemple de mauvaise répartition de l’eau qui provoque bien des conflits.

La production du vin californien utilisant énormément d’eau, il est important que le gouvernement ait recours aux taxes. Et quand bien même certains disent qu’en taxant lourdement les entreprises un pays peut faire baisser son économie et perdre des emplois, vaut mieux avoir un peu moins d’emplois dans un pays que de sacrifier sa population.

G&V : Faut-il créer un marché de l’eau calqué sur le marché carbone?

G. C : Le marché du carbone est une vraie réussite. Autant en Europe qu’aux États-Unis. Récemment, 22 États américains ont adopté ce modèle. Mais même si je suis fière du marché carbone, je pense qu’il n’est pas possible de faire la même chose avec l’eau. L’eau est très différente du CO2. En effet le carbone se répand de la même façon sur la terre. Alors que l’eau ne coule pas en même quantité en Argentine, en Chine ou en Palestine. Il est important d’avoir un marché de l’eau approprié aux spécificités de l’eau.

Aujourd’hui il y a quelques sociétés comme la banque Pictet (Pictet Water Fund), qui offrent des services financiers aux acteurs de l’eau. A l’avenir, je pense qu’il faudra développer davantage les marchés de l’eau. C’est une idée totalement nouvelle qui va prendre beaucoup de temps avant d’être utilisable à grande échelle. Pour le marché carbone par exemple, il m’a fallu 20 années de travail avant que cela soit vraiment efficient. Mais je travaille beaucoup en ce moment pour  développer des mécanismes similaires au marché carbone adaptés à l’usage de l’eau.

G&V : Que faut-il faire pour qu’un marché de l’eau soit efficient?

G. C : Il faut qu’il soit ouvert aux petites comme aux grandes entreprises. Le problème aujourd’hui c’est que de nombreux acteurs surtout dans les pays pauvres ont difficilement accès aux financements. Ce système doit donc se faire dans le cadre d’un partenariat public-privé. C’est à l’État que revient la responsabilité de fixer les limites et réguler si besoin la sphère financière. L’État doit-être un rempart aux abus  et aux dysfonctionnements du marché.

G&V : Quels défis devront relever les organisations internationales au XXIème siècle ?

G. C : Il y a encore quelques décennies, les organisations internationales se projetaient à court-moyen terme. La globalisation, le réchauffement climatique et la croissance démographique nous poussent à penser à long terme, voire à très long terme. Aujourd’hui, il est temps de créer une institution autre que les institutions actuelles qui sera capable de prévoir le futur. Une institution capable d’effectuer ce travail n’existe pas aujourd’hui. Si nous voulons trouver des solutions avant que la situation ne devienne irrémédiable, il faut dès maintenant changer totalement notre état d’esprit et notre manière d’aborder les problèmes. Espérons que la question de l’eau va nous permettre d’y parvenir.

Propos recueillis par Sonia Eyaan

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