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Siémion Antonets, pionnier de l’agriculture bio

Ukraine / / Europe

Siémion Antonets, 75 ans, est à la tête d’une expérience agricole unique en Europe, et sans doute même au monde. Sur son exploitation de la région de Poltava, à l’Est de Kiev, en Ukraine, les employés de sa société “Agroékologia” cultivent 7.500 hectares et élèvent un cheptel de 5.170 têtes de bétail, uniquement avec des procédés d’agriculture biologique.

Siémion Antonets, le pionnier de l'agriculture bio. © Mathilde Goanec

Du bio au temps des Soviets

Pour trouver la ferme de Siémion Antonets, Agroekologia, il faut faire trois heures de route depuis Kiev. Direction plein Est, et la région très agricole de Mirgorod. Nous sommes ici au cœur de l’Ukraine, ancien grenier à blé de l’Europe et de l’Union soviétique. Le pays est l’un des principaux exportateurs de blé, de maïs et d’orge au monde et la région garde la trace de la collectivisation de l’agriculture à l’époque soviétique : chaque village a encore sa ferme, héritière du kolkhoze d’antan. Celle où nous nous rendons couvre trois villages, et réunit trois anciens kolkhozes. C’est ici qu’a commencé il y a plus de trente ans une expérience agricole sans équivalent: en 1978, Semion Antoniets, jeune directeur de kolkhoze, décide de bannir tous les intrants chimiques de son exploitation, qu’il s’agisse des engrais minéraux, des pesticides ou des herbicides… Du bio avant l’heure, mais à une échelle exceptionnelle: 7.500 hectares, une centaine de champs, et un cheptel de plus de 5.000 bêtes. Le directeur d’Agroékologia le raconte ainsi:

A l’époque où j’ai commencé à travailler ici, le gouvernement soviétique venait de lancer une politique de transition vers des techniques agricoles intensives. Et ça passait par l’augmentation des doses d’intrants chimiques. Mais assez rapidement on s’est rendu compte que ces méthodes étaient loin  d’être parfaites, et les récoltes n’étaient pas si bonnes… Et puis les gens ont commencé à tomber malades, en particulier ceux qui travaillaient sur les machines qui épandaient les produits chimiques. Ils respiraient énormément de vapeurs toxiques, et on a commencé à voir arriver de nouvelles maladies. C’est à ce moment-là que j’ai décidé qu’il fallait protéger la santé de mes employés avant tout.

Politique durable contre politique du chiffre

Malgré la planification sévère alors à l’œuvre, le kolkhoze tient les objectifs fixés par les autorités. « Je suis allé les voir et je leur ai demandé: c’est quoi le plus important ? Comment on travaille, ou ce que l’on produit? Si c’est le produit final, alors je vous garantis que vous l’aurez! A l’époque il y avait une planification très sévère de l’agriculture, on  vendait notre production à  l’État, et on devait garantir des chiffres de productions qui nous étaient imposés. Plusieurs produits étaient concernés: le blé, la betterave à sucre, le tournesol, les pommes de terre, les légumes, la viande, le lait… Nous avons toujours été au-dessus des objectifs du plan mais en plus, on s’est débarrassés des poisons chimiques! » Rien ou presque n’a changé depuis, si ce n’est le fait que l’ancien directeur de kolkhoze est devenu le patron d’une entreprise privée, dans une Ukraine désormais indépendante.

Quel est le secret ? Des principes agronomiques simples et une complémentarité entre la culture des céréales et l’élevage :

L’un des piliers de ce modèle, c’est que l’on a arrêté de labourer la terre en profondeur. C’est la terre elle-même qui produit les plantes, les racines et les micro-organismes qui la rendent fertile. Pour rendre l’humus vivant et riche, on utilise de l’engrais naturel, le fumier de nos animaux, et on utilise aussi la technique des couverts végétaux, des plantes comme la luzerne que l’on fait pousser seulement pour reposer la terre et lui permettre de se régénérer. Tous les 4 ans, la terre est mise au repos et ne travaille que pour elle-même.

Un sanctuaire biologique

Aujourd’hui, l’exploitation emploie 500 personnes, produit 10.000 tonnes de lait par an, 800 tonnes de viandes et 2.000 à 3.000 tonnes de blé. Autant, voir plus que les voisins. Elle est rentable, même si Semion Antoniets ne valorise pas à la vente sa production biologique, faute de filière en Ukraine. Intéressés par l’expérience, de nombreux chercheurs ukrainiens viennent à Mirgorod pour prélever un peu de la terre noire et fertile de l’exploitation. Un vrai trésor pour Anatoly Moskalenko, microbiologiste :

Du point de vue de la recherche en agronomie, cette exploitation est un objet d’étude unique, pas seulement en Ukraine mais dans toute l’Europe. Cette terre n’a pas reçu de produit chimique depuis plus de 30 ans: ni engrais, ni pesticide, ni herbicide! Et la composition de cette terre, sa richesse en humus, sont elles aussi uniques car elles n’ont pas été polluées en 30 ans. Et nulle part ailleurs en Europe vous ne pourrez trouver un autre exemple de ferme de plus de 7.500 hectares qui produise à 100% en agriculture biologique avec des récoltes aussi importante que l’agriculture chimique.

Du bio à grande échelle

Agroékologia a même été certifiée  « bio » par Ecocert (organisme de contrôle et de certification) en 2006, grâce à l’intermédiaire d’un entrepreneur français, Jean Roche, directeur de la société de conseil et d’études Beten, basé en Ukraine : « A Kiev, on nous parlait d’Antoniets, mais nous avons mis plus d’un an à le trouver ! Nous étions convaincus qu’il faisait du bio, mais personne ne l’avait jamais prouvé…Donc nous avons fait venir l’organisme Ecocert : une ferme bio de cette taille, eux non plus n’en avaient jamais vu ! La partie végétale a été certifiée mais aussi la partie animale parce qu’il y a un cercle vertueux entre alimentation animale et humaine. C’est ça le secret ».

Très peu connu en Ukraine, Semion Antoniets a reçu en 2010 une reconnaissance grâce au film de Coline Serreau, « Solutions locales pour un désordre global », consacré aux initiatives du monde entier pour une agriculture durable et raisonnée. Une mise en lumière, qui permet de tordre le coup à une idée reçue; celle d’une agriculture bio incapable de contester, à grande échelle, la suprématie de l’agriculture conventionnelle et du tout-chimique.

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