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Une success story issue des cendres du 11 septembre

/ Amérique du nord

Une ONG créée à la suite des attentats du World Trade Center est devenue un des plus grands défenseurs des employés du secteur de la restauration. Retour sur une ascension fulgurante.

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A Noho, un des quartiers branchés de Manhattan, deux lourdes et hautes portes noires arborant de longues lettres blanches marquent l’entrée d’un vaste restaurant à l’ambiance chic mais décontractée: Colors. Entre sièges de velours et architecture art déco, rien ne laisse présager de son histoire, à part peut-être un menu aux saveurs éclectiques et une carte du monde toute en couleurs qui orne un pan de mur.

Quelques tracts disposés sur une table à l’entrée annoncent un gala de collecte de fonds à l’occasion des dix ans du 11 septembre 2001, au bénéfice de Restaurant Opportunities Center-United (ROC-United: Centre de Ressources pour la Restauration – Unis), la seule organisation américaine qui représente les salariés précarisés du secteur de la restauration au niveau national. Or Colors est un restaurant coopératif créé par ROC-United, et tous deux sont nés des attentats du 11 septembre.

New York City, Manhattan. Vue panoramique du pont de Brooklyn en mémoire du 11 septembre 2001.© Songquan Deng

Si vous êtes de Windows on the World, venez me voir

Le 10 septembre 2001, le World Trade Center abrite encore le restaurant au plus gros chiffre d’affaires des Etats-Unis, estimé à 37 millions de dollars pour l’année 2000. Quatre-cent cinquante personnes, immigrés venus des quatre coins du monde – pour que tous les clients étrangers puissent être compris dans leurs langues – y travaillent. Certains peuvent y gagner jusqu’à 600 dollars par nuit. Ensemble, ils ont la réputation de savoir faire valoir leurs droits face à leur employeur. Perché au 106ème et au 107ème étage de la Tour Nord, le restaurant, recherché par les clients aussi bien que par de potentiels employés, arbore alors avec confiance, le nom de Windows on the World (Fenêtres sur le monde).

Le 11 septembre 2001, le vol numéro 11 d’American Airlines percute la Tour Nord entre le 93ème et le 99ème étage. Les 73 employés du restaurant qui travaillent ce jour-là ne survivent pas. Les autres se retrouvent sans emploi, dans une industrie aux protections sociales quasi-inexistantes. Très vite, certains commencent à se mobiliser. Des rondes sont d’abord organisées dans les morgues du quartier de Wall Street par les survivants, pancartes à la main:Si vous êtes de Windows on the World, venez-me voir”.

Puis un service d’urgence – la “Immigrant Workers Assistance Alliance” – est mis en place, financé par la Rockefeller Foundation pour une période de 90 jours. “Certaines familles qui n’avaient pas de papiers n’osaient pas s’enquérir de ce qui était arrivé à leurs proches, parce qu’elles avaient peur d’être expulsées du pays”, raconte Mamdouh Fekkak, ancien serveur et délégué syndical de Windows on the World, alors qu’il est assis à une des tables du restaurant Colors. »Par exemple, une tente avait été érigée sur l’embarcadère 94 qui regroupait toutes les organisations qui pouvaient apporter de l’aide aux victimes du 11 septembre, mais il fallait d’abord avoir le courage de passer par les stands de la police de New York et du FBI”, rajoute cet Américain d’origine marocaine, qui est le co-directeur de ROC-United. La majorité des 73 victimes étaient immigrées; 16 d’entre elles étaient sans-papiers.

Les demandes d’aide affluent de toutes parts, y compris d’employés d’autres restaurants du quartier de Wall Street. Le syndicat Hotel Employees and Restaurant Employees (HERE) Local 100 (Employés de l’Hôtellerie et de la Restauration Local 100) demande alors à Mamdouh Fekkak ainsi qu’à une jeune avocate diplômée de Yale et de Harvard, Saru Jayaraman, de créer un centre pour venir en aide aux familles des victimes et aux survivants. Le but est de les tenir informés des programmes mis en place à la suite du 11 septembre – et souvent de servir d’intermédiaires – mais aussi les aider à retrouver un emploi. L’organisation s’appelle alors Restaurant Opportunities Center-New York (ROC-NY).

“Il faut organiser les gens!”

C’est Saru Jayaraman qui décide d’élargir le champ d’action de ROC-NY. “Elle m’a dit:‘il faut que nous organisions les gens!’ Je lui ai répondu: ‘mais comment organiser les gens quand ils sont dans le besoin?’ Elle m’a rétorqué que c’était quand les gens étaient le plus dans le besoin qu’il était possible de faire changer les lois, parce que c’est dans ces moments-là qu’on nous jette des os pour nous faire taire. J’ai dit d’accord! ”, se souvient Mamdouh Fekkak.

Le premier combat mené et remporté est engagé contre l’ancien propriétaire de Windows on the World, David Emil, qui avait promis d’aider ses employés à retrouver du travail. Mais quand il ouvre le bar Noche, il n’en embauche pas un seul. Cent vingt-cinq anciens employés postulent, en soutien aux 33 d’entre eux qui ont réellement besoin d’un emploi. Toujours rien. “Il disait que nous étions incompétents, explique Mamdouh Fekkak, mais il ne voulait pas de nous car nous étions organisés.” Aucun contrat ne liait David Emil; le syndicat Here Local 100 n’y peut donc rien. C’est grâce à ROC-NY que les 33 finissent par être tous embauchés. Les médias font alors état de ce succès et publient le numéro de ROC-NY pour tous ceux qui auraient des problèmes avec leurs employeurs dans la restauration. Dès le lendemain de cette victoire, le téléphone ne cesse plus de sonner.

Depuis, l’organisation a pris de plus en plus d’ampleur et fonctionne quasiment comme un syndicat informel (tout en gardant des liens étroits avec le syndicat HERE Local 100) dans un secteur qui, selon le National Restaurant Association (Association Nationale des Restaurants), emploie 12,6 millions de personnes, a des recettes de 1,7 mille milliards de dollars par an, mais ne compte qu’1% de personnes syndiquées.

Réelle association qui pratique le “community organizing”, elle mobilise les plus précarisés pour qu’ils fassent valoir leurs droits à des salaires décents, une assurance maladie, des jours de congés payés, l’avancement professionnel et la non-discrimination. Elle sert aussi d’outil éducatif en fournissant des cours de langues, de cuisine, voire même de politique. Elle coopère d’autre part avec des restaurants dits “high road” (en bonne voie), car respectueux de leurs employés, en les aidant à poursuivre leurs efforts. Enfin, elle sert de groupe de lobby en publiant des rapports visant à faire évoluer les lois régulant le secteur.

ROC-United compte à son actif dix campagnes qui ont forcé de grands restaurants à faire des concessions à l’encontre de leurs salariés. Plus de 5 millions de dollars ont été récupérés sur des salaires ou des pourboires non-payés. A New York, ils ont fait passer le salaire minimum des salariés recevant un pourboire de 2,13 dollars de l’heure à 4,65 dollars, et espèrent aboutir à une réforme parlementaire nationale appelée le Wages Act. Enfin, ils ont créé une assurance santé absolument minimale (la plupart des consultations sont assurées par téléphone) accessible à n’importe quel employé du secteur de la restauration, pour 30 ou 40 dollars par mois. Une somme dérisoire, comparé aux prix habituellement pratiqués.

En 2007, ROC-NY est devenu ROC-United, avec 32 employés et une présence dans huit autres villes des Etats-Unis: Washington D.C., Miami, Philadelphie, la Nouvelle-Orléans, Chicago, Los Angeles et Huston. Des discussions sont en cours pour créer des partenariats avec d’autres organisations au Mexique, en Irlande et même au Japon.

Colors, en l’honneur « des Mamdouh et des José de la restauration

Mamdouh Fekkak se lève pour me montrer avec fierté l’immense carte colorée du restaurant Colors, dont la succursale de Detroit ouvrira ses portes d’ici peu: “C’est une projection de Peters – les proportions sont rétablies. Comme ça le Groenland n’est pour une fois pas plus grand que l’Afrique!

L’idée de créer un restaurant a germé très vite dans la tête des anciens employés de Windows on the World. Le but était de créer un modèle où 58 immigrés de 22 pays différents seraient à la fois employés et propriétaires, une diversité culturelle qui se reflèterait d’ailleurs dans le menu – du jamais vu dans la ville de New York.

Mais de nombreuses péripéties (et notamment des difficultés à trouver des financements) retardèrent l’ouverture du restaurant jusqu’en 2005. Aujourd’hui, les employés-propriétaires détiennent 20% du restaurant contre 100 heures d’apport personnel sous forme de travail manuel. Le reste appartient à parts égales à ROC-United et à un groupe de coopératives italiennes qui a été l’investisseur principal de ce projet.

Seules 16 personnes sont à présent employés-propriétaires. A côté de Mamdouh Fekkak s’affaire l’une d’entre elles: Shardha Young. Cette jeune femme venue de Guyane était assistante administrative dans une start-up à côté du World Trade Center en 2001 et est maintenant directrice générale de Colors: “Il y a dix ans, jamais je n’aurais cru en arriver là. Je n’avais pas d’expérience. J’ai commencé comme réceptionniste et suis passée par presque toutes les postes. Et maintenant je suis directrice générale. Au bout du compte, mon titre ne veut rien dire, car nous devons tous faire en sorte que ça marche, et nous voulons montrer que système peut être profitable malgré tout”, explique-t-elle. Fidèle à cette philosophie, le restaurant organise aussi durant la journée des sessions de formation en liaison avec la municipalité, qui permettent à des jeunes notamment de quartiers défavorisés d’apprendre le métier tout en étant payés.

On voulait un restaurant où le plongeur puisse avoir à faire à un directeur général qui lui ressemble, et qu’il se dise qu’un jour il pourra être comme lui. Le problème pour beaucoup d’immigrés de couleur dans ce secteur est qu’ils restent côté cuisine pendant plus de vingt ans. Et ça n’a rien à voir avec le fait qu’ils aient des papiers ou non, qu’ils parlent bien anglais ou non. C’est de la pure discrimination. Les Mamdouh et les José restent côté cuisine”, commente avec sarcasme Mamdouh Fekkak, qui ne s’empêchera pas de préciser cependant que ROC-United ne s’occupe plus seulement d’immigrés puisqu’ils sont présents dans des Etats, comme le Maine, où la population est à 99% blanche.

A l’approche des dix ans du 11 septembre, Shardha Young exprime ses sentiments avec pudeur pour se concentrer sur le positif: “Finalement, le 11 septembre a changé ma vie. Sans ça je n’aurais jamais eu l’opportunité, en tant que personne de couleur, d’être propriétaire et employée sans avoir un capital de départ. ”

Quant à Mamdouh Fekkak, il ne cache pas son émotion, ambivalente toutefois: “L’anniversaire du 11 septembre est chargé d’émotion pour moi. D’un côté je suis fier que nous ayons réussi à créer quelque chose de beau à partir des cendres du 11 septembre. Mais d’un autre côté, depuis ce jour, le fait d’être musulman fera toujours de moi un coupable aux yeux des autres. Et pourtant, je suis devenu Américain par choix, et j’en suis fier. ”

Avant que Sardha Young ne referme les portes de Colors, elle me livre la signification de ce nom: “Colors? Parce que nous sommes tous des personnes de couleurs.

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