Finance Watch peut-elle assainir le monde de la finance?
/ Monde
Benoît Forin est économiste, formateur international à la Banque de France. Il dirige le programme de recherche “Géopolitique prospective des énergies renouvelables” au sein du groupe de recherche GMAP. Il s’exprime ici à titre personnel.
L’hypertrophie de la sphère financière, par rapport à l’économie productive, engendrée par la globalisation est propice à l’apparition de certains comportements débridés. L’apparente impuissance des régimes démocratiques face à cette situation contribue sans doute à la montée du populisme aux États-Unis et en Europe. L’aventure de Finance Watch prouve que les institutions publiques n’ont pas dit leur dernier mot.
L’un des effets les plus remarquables de la globalisation financière a été la constitution de conglomérats bancaires d’une dimension planétaire sans précédent. La création de l’euro a eu, régionalement, le même effet: rationalisation, intégrations, fusions-absorptions des groupes financiers. Des opérations qui ont abouti, au début des années 2000, à la constitution d’entreprises intervenant sur tous les marchés: banque, assurance, financements spécialisés, ingénierie financière, banque de marché. Les acteurs dominants de la finance, «trop gros pour pouvoir faire faillite», se comptent sur les doigts d’une main aux États-Unis et dans le monde.
Des groupes tout-puissants
Ils ont ainsi le pouvoir d’imposer leurs décisions à des gouvernements démocratiquement élus. Et ce, d’une triple façon:
- En déplaçant une partie ou toute leur activité dans un autre pays, lorsque celle-ci est menacée dans un pays quelconque.
- En laissant planer la crainte du chaos que provoquerait une crise systémique au cas où les finances publiques ne viendraient pas à leur secours, comme après la faillite de Lehman Brothers.
- En s’opposant à toute tentative de limitation de leurs initiatives, par la réglementation, l’interdiction ou la limitation de certaines pratiques (par exemple, le Dodd-Franck Act adopté récemment par le Congrès américain pour la protection des consommateurs financiers et une réglementation plus stricte des marchés financiers).
Cette attitude, relayée par le lobbying bancaire auprès des pouvoirs publics, est systématique. Quitte à couvrir, implicitement, des comportements à la limite de la légalité ou de la déontologie professionnelle, comme les ventes de crédits «subprimes».
Assainir le monde de la finance?

La City de Londres dictent ses conditions en matière de réglementation financière. ©Jaume Meneses (Flickr)
Vaste problème, en particulier parce que le «temps de la finance» n’est pas le même que celui des organismes de régulation. Il suffit de quelques jours à un établissement de crédit pour imaginer un nouveau produit financier, supputer sa rentabilité, identifier sa population-cible et le véhicule juridique adapté, compatible avec l’ordre réglementaire existant où exploitant ses failles.
Inversement, plusieurs mois, voire plusieurs années, sont nécessaires aux autorités de surveillance et de réglementation pour identifier une attitude déviante ou dangereuse pour la collectivité, la caractériser et prendre les mesures adaptées.
C’est autant de temps de gagné pour des professionnels peu scrupuleux ou accumulant des risques inconsidérés sur des marchés, parfois si opaques que leur simple surveillance est problématique.
Ainsi les vendeurs de crédit «subprimes» ne sont pas des établissements de crédit, entrant dans le champ d’application des réglementations bancaires. Ce sont des organismes «para-bancaires» créés spécialement par ces établissements pour ce type d’opérations, échappant ainsi à toute supervision et analyse de risque objective. La suite fait partie de l’histoire…
Des autorités qui tentent de réagir
Les autorités de réglementation financière ne sont pas restées passives face à la globalisation financière ni face à la «créativité financière». Chaque pays s’est doté d’autorités de contrôle domestiques (en France, l’Autorité de Contrôle Prudentiel, aux États-Unis la Security Exchange Commission). Des instances internationales comme le Conseil de la Stabilité Financière explorent, depuis plus de 10 ans, les voies d’une surveillance «macro-prudentielle» du système financier international. Et le G8 et le G20 ont explicitement inscrit à l’ordre du jour de leurs réunions la recherche des moyens d’une mise sous contrôle de la finance internationale.
Première difficulté: Dans chaque pays le système bancaire tente d’influencer les pouvoirs publics en les persuadant que ses intérêts ne font qu’un avec l’intérêt national, en terme de revenus et d’emplois à sauvegarder, ou d’indépendance à conserver vis-à-vis des financiers étrangers. Ce lobbying est souvent une réussite, comme le montre l’exemple du Royaume-Uni. Les gouvernements se neutralisent les uns les autres, en tentant, sous couvert d’une unanimité de façade, de tirer chacun son épingle du jeu. L’exemple de la «taxe Tobin» visant à limiter l’expansion indéfinie de la sphère financière le montre: il suffit d’un seul «franc-tireur» pour que la taxe perde, de fait, sa raison d’être. C’est le même problème pour la réglementation des place off-shore et des paradis fiscaux.
Seconde difficulté: Le monde de la finance est réputé mystérieux et complexe pour le profane et pour les membres des parlements. Il est plus facile de parler de contrefaçon lorsqu’il s’agit de billets de banque (tout le monde sait de quoi il s’agit !) que quand il est question «d’emprunts toxiques». La «fausse monnaie scripturale» est une idée encore neuve. Et les parlementaires n’ont que peu de temps à consacrer à chacune des multiples questions qu’ils examinent. Encore moins de temps lorsqu’ils cumulent plusieurs mandats, comme en France. Il est facile de comprendre qu’ils accueillent bien volontiers les synthèses, statistiques et dossiers que des «think-tanks» leur préparent tout exprès.





Derniers commentaires