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Les trois âges de Davos

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Le Forum Économique Mondial vient d’achever sa réunion annuelle à Davos. Retour sur les 3 grandes périodes qui ont marqué l’histoire de ce forum. Les années de formation et de maturation, puis l’ère du triomphe avec la globalisation financière, et, aujourd’hui, la période inaugurée par la Grande Récession

Le grand public a découvert la station de ski suisse de Davos vers le milieu de la décennie 90, lorsque les réunions du Forum Économique Mondial ont commencé à être abondamment médiatisées. Le premier âge de « Davos » fut pourtant modeste. A sa création, en 1971, il s’agissait pour son fondateur, Klaus Schwab, spécialiste en stratégie à l’université de Genève, de développer auprès d’une clientèle de grandes entreprises de dimension internationale les préceptes et pratiques du management à l’américaine.

Ceux-ci étaient encore largement méconnus en Europe à cette époque. Le Forum, précurseur, se distingua par une approche globale de l’économie, vue sous la forme d’un système unique, sans considération des frontières dans un monde pourtant encore largement fragmenté par la protection commerciale et les tempêtes monétaires. Une autre de ses originalités fut de s’intéresser non seulement au management aux intérêts des actionnaires (shareholders), mais aussi aux «tiers intéressés» (les stakeholders): populations locales, gouvernements, société civile,…

Son activité s’exerça dès les origines dans la transparence, et ses tables rondes sont disponibles en vidéo sur Internet. Rien à voir, donc, avec une réunion occulte de dirigeants se partageant la planète. A la différence du secret entourant le groupe de Bildeberg ou la Trilatérale.

Un rendez-vous incontournable

Petit à petit, l’audience du Forum se développe pour atteindre une taille critique nécessaire en termes de fréquentation (en 2012, 2 600 participants, parmi lesquels les plus grandes entreprises du monde) pour assurer sa notoriété. Il devient alors l’un des rendez-vous incontournables pour qui souhaite explorer l’air du temps et/ou étendre son réseau de contacts et d’influences.

Cette concentration annuelle de décideurs du monde entier finit par attirer l’attention des politiques, au début des années 80: pas de meilleure enceinte pour diffuser des messages forts, promouvoir son pays, faire miroiter des opportunités et des occasions d’investissement…

A tel point que la rencontre annuelle de Davos commence, à partir de 1987, à faire la part belle à la politique étrangère (comme la « déclaration de Davos », de 1989 par laquelle la Grèce et la Turquie annoncèrent leur renonciation à toute confrontation militaire) ou à des prises de positions dans des dossiers internationaux (réformes de la perestroïka en URSS).

Laboratoire du libéralisme

Viennent les années 90, où les réformes de libéralisation des marchés de capitaux (1983-1993, dans la plupart des économies de marché) et du commerce international (création de l’OMC en 1993) commencent à bouleverser les sociétés occidentales. De nouvelles opportunités s’ouvrent alors aux participants du Forum: boom des services, investissements internationaux à des niveaux record, délocalisations industrielles dans les pays émergents, gestion en flux tendus, hausse des profits, précarisation du travail, financiarisation…

Cette époque est aussi celle, en 1991, de la fin de l’URSS et du «camp socialiste», avec qui disparait sur une constat d’échec la seule expérience, à ce jour, de création d’une société alternative. Son écroulement laisse la place au trouble et au chaos économique dans l’ancien bloc de l’Est. Avant que l’Europe de l’Est ne prenne le chemin de l’Union Européenne, en ré-introduisant progressivement les règles de l’économie de marché qui accompagnent le rétablissement de la démocratie.

L’heure du triomphe

Davos entre alors dans un âge d’or. L’apocalypse s’est accomplie: il n’existe plus d’autre modèle que celui de l’économie libérale (un peu trop rapidement identifiée au capitalisme financier) et son règne n’a pas de limite. C’est la vogue de la «fin de l’histoire» (Francis Fukuyama). Même le régime chinois, qui a introduit en 1978 des réformes qui dynamisent son économie, avec des taux de croissance à deux chiffres, a posé sa candidature pour entrer à l’OMC, où il est admis en novembre 2001.

Fort de cette suprématie idéologique, le Forum déborde désormais largement des centres d’intérêt économiques proprement dits pour s’intéresser à des enjeux et des sujets, à caractère de plus en plus politique ou social: quels systèmes de gouvernance pour des entreprises modernes, quelle responsabilité sociale pour l’entreprise, comment pratiquer un développement durable, comment lutter contre la corruption…

Il y est, il est vrai, stimulé par des évènements qui font tache dans le nouveau «meilleur des mondes»: crise asiatique de 1997, défaillance de la Russie sur sa dette en 1998, éclatement de la bulle Internet en 2000, scandale Enron de 2001, réchauffement climatique, volatilité des prix de l’énergie et des matières premières…

Le centre de la gouvernance mondiale?

Davos accompagne, anticipe, mobilise, et cherche en permanence le consensus et le dialogue sur tous les sujets de déstabilisation, sans fuir les obstacles. Ses débats, réflexions et rapports alimentent les pouvoirs publics, qui recherchent l’audience de responsables qui manient des budgets annuels largement supérieurs à ceux de bon nombre de gouvernements… La réunion annuelle de la station des Grisons est plus l’endroit où il faut être vu, et plus encore entendu.

Tout ceci ne va pas sans la montée d’une opposition à la globalisation génératrice de confrontations parfois violentes. Le Forum est-il devenu trop célèbre? Tout comme les réunions du G7-G8, sa réunion annuelle de janvier, «sommet des vrais maîtres du monde» devient la cible, à partir des années 2000, de la critique altermondialiste. Le mouvement organise désormais des manifestations massives imposant la protection d’imposantes forces de l’ordre. Il n’y a pas d’alternative? C’est donc qu’il faut l’imaginer, répondent certains.

Un monde face à la crise, Davos face à lui-même…

Klaus Schwab a invité, en vain, les altermondialistes à venir s’exprimer au Forum 2012. ©World Economic Forum

Le déclenchement de la crise financière de 2007 est l’évènement de trop pour un club de managers habitués à affronter les aléas de l’économie en ayant foi dans un système global efficace, à condition qu’il soit correctement piloté. Cette fois, tous les outils de la finance globalisée, crédit, titrisation, notation financière, se sont retournés contre le système financier lui-même, le menaçant d’une faillite non moins globale.

Deux ans après son sauvetage par les gouvernements, le système se retourne, à son tour, contre des États surendettés. Ce que l’on commence à appeler la Grande Récession menace de 15 ans de marasme à la japonaise l’Amérique et l’Union Européenne. Plus grave, la main droite, en dégradant la note souveraine, et donc les conditions d’emprunt, des États, accroît la charge de cette même dette dont la main gauche réclame le remboursement sans concessions.

La session 2012 du Forum, qui a eu lieu sur le thème de «La grande transformation, mettre en forme de nouveaux modèles» a entrepris la recherche d’un nouveau paradigme, mais sans résultat probant. Davos en est-il venu à douter de lui-même? Les membre du Forum reconnaissent explicitement que quelque chose ne fonctionne pas, et des mots oubliés font leur réapparition: taxation, réglementation, garanties, limites à poser, chômage de masse, rémunération du travail… Le mouvement altermondialiste a même été officiellement invité à débattre par Klaus Schwab, sans que finalement la rencontre puisse avoir lieu.

Benoît Forin

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