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Transitions énergétiques : oui à l’interdépendance !

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Les États-Unis vont-ils se convertir aux énergies renouvelables ? Ils auraient pour cela de bonnes raisons : une approche idéologique réticente quand ces énergies semblaient devoir dépendre pour l’éternité de subventions à fonds perdus, mais beaucoup plus intéressée dès lors qu’elles s’approchent de la compétitivité, ce qui est le cas en ce moment ; de la ressource solaire d’excellente qualité dans le sud-ouest et du bon éolien dans la continuité du Canada ; et un site exceptionnel pour le stockage d’électricité, avec 90 m de chute et des surfaces quasiment infinies, entre les lacs Erie et Ontario. Mais ils ont aussi une tentation diabolique du côté des hydrocarbures non conventionnels, et en premier lieu du gaz de schiste, dont l’influence à la baisse sur le prix de l’électricité a beaucoup fait pour leur sortie de crise.

Qu’est-ce qui dédiabolise ces hydrocarbures non conventionnels, pourtant fossiles donc émetteurs de gaz à effet de serre (plus ou moins modérément pour le gaz de schiste, énormément pour les sables bitumineux de l’Alberta) ? L’idée de l’indépendance énergétique. Ne plus dépendre des Vénézuéliens amis de Castro ou des Saoudiens dont les bonnes œuvres finissent dans les poches d’Al Qaeda, et tous les problèmes seraient résolus !

©Rolsav

Et les autres transitions énergétiques ?

En Allemagne, pour remplacer le nucléaire, là encore une course de vitesse entre renouvelables et énergies fossiles, et les pires : le charbon, du carbone pur, et du lignite, qui fournit encore moins d’énergie par tonne de CO2 émise mais pour encore moins cher. Leur sensibilité écolo et leur prospérité économique devraient faire pencher la balance en faveur des renouvelables, et en particulier du solaire dont une excellente ressource les attend 2000 km plus au sud (projet « Desertec » d’origine essentiellement allemande), mais, là encore, intervient l’argument de l’indépendance énergétique vis-à-vis de fournisseurs « géopolitiquement instables ».

C’est l’expression à la mode, car on ne peut pas dire « hostiles ». Il y a une génération, les Allemands et quelques-uns de leur voisins dont nous-mêmes, avons bien accepté un mariage de raison avec le gaz russe (à l’époque, soviétique). L’argument était que les Soviétiques seraient aussi dépendants de nous que nous le serions d’eux. Or, un détenteur d’hydrocarbures qui, pour des raisons géostratégi­ques, fait la grève des livraisons, s’enrichit, puisqu’il arrête temporairement de dilapider son capital. Rien de tel avec une énergie renouvelable : si demain l’Afrique du Nord est couverte de centrales solaires, leur mise à l’arrêt serait sans aucun avantage de cette nature pour les pays concer­nés, donc toutes choses égales par ailleurs notre dépendance à leur égard sera plus faible qu’elle ne l’est à l’égard du gaz russe, lequel ne nous empêche pourtant pas de dormir. Et à votre avis, le risque de cercles vicieux générateurs d’instabilité dans les pays arabes, par exemple ceux qui dépendent du tourisme (Tunisie, Égypte), il augmentera ou il diminuera si on les aide à s’équiper en centrales solaires et en lignes à haute tension pour exporter leur production ?

La transition énergétique française ? Notre spécificité, c’est le nucléaire. L’actualité la plus récente, mais aussi celle, récurrente, des dernières années, relie immédiatement Areva au Niger. L’uranium, que la France ne produit plus, est antinomique de l’idée d’indépendance nationale. Un seul pays pourrait faire le lien entre nucléaire et ressources sur son propre sol : l’Inde, dont les infractions en matière de non-prolifération restreignent les possibilités d’importation d’uranium. Or, elle a sur son sol beaucoup de thorium. Cela pourrait être le facteur déclenchant de la mise au point d’une filière qui, une fois lancée en Inde, pourrait sévèrement concurrencer, sur les marchés mondiaux, nos champions nationaux du nucléaire, avec, là encore, un argument géopolitique : le thorium est nettement moins proliférant que l’uranium.

Et les autres transitions énergétiques ? Pour la plupart des pays du tiers-monde et même des pays émergents, il ne s’agit pas de remplacer une source d’énergie par une autre, mais de partir de pas grand-chose pour atteindre un niveau de vie comparable au nôtre – je ne me fais pas le prosélyte du modèle occidental de développement, dont nous constatons tous les jours combien il est parfois vain, mais je ne vois pas au nom de quoi, si ces pays souhaitent accéder au même niveau de consommation, nous le leur interdirions.

Le plus souvent, le choix est entre d’une part l’énergie fossile dont les réserves sont les plus abondantes et qui est la mieux répartie sur les cinq continents, mais qui est aussi celle qui dégage le plus de gaz à effet de serre, à savoir le charbon, et d’autre part les énergies renouvelables, en premier lieu le solaire. Il faut le prendre comme une chance. Le photovoltaïque (PV) suit une « courbe d’expérience » qui permet de diminuer de 20 % son coût chaque fois que la production est doublée. En prolongeant cette courbe, le PV devrait enfin accéder à la compétitivité sans avoir besoin d’être subventionné. Mais cela n’est vrai que si on considère les quantités produites au niveau mondial.

À partir de là, on peut rentrer dans le détail. Il y a encore 10 ans, l’essentiel du coût du PV, c’était sa partie noble : du silicium très pur, de la haute technologie pour créer la jonction semi-conductrice où l’effet photovoltaïque aurait lieu. Aujourd’hui, ces fonctions emblématiques ont fait de tels progrès qu’elles ne sont plus majoritaires dans le coût final, celui qui est en compétition avec les autres sources d’énergie. Câblages de cellules pour en faire des panneaux complets, mais aussi gestion de l’électricité pour qu’elle alimente correctement les réseaux (ou, pour ceux qui feraient le choix de l’autoconsom­mation, leurs appareils domestiques), commercialisation, installation sur site, contri­bution à l’effort de stockage et de transport de l’électricité : c’est l’ensemble de ces fonctions qui doivent aujourd’hui changer leur modèle économique et se mettre elles aussi sur des trajectoires de réduc­tion drastique des coûts.

En fonction de différents critères (arbitrage entre production automatisée ou intensive en main d’œuvre ; position très en amont – fabrication des équipements qui fabriqueront les cellules solaires et des robots qui les assembleront – ou très en aval – commercialisation de l’énergie produite), certaines de ces fonctions peuvent, d’un point de vue technique, être centralisées ou décentralisées, localisées dans des pays de haute technologie ou à bas coûts de production, etc., mais à condition de toujours s’insérer dans une dynamique mondiale, faute de quoi la poursuite de la courbe d’expé­rien­ce deviendrait beaucoup plus incertaine.

Ceci n’est pas indifférent dans le contexte actuel de guerre commerciale entre l’Europe et la Chine. L’idée d’un abus de position dominante des producteurs chinois peut être défendue dans le contexte actuel de subventionnement massif du PV par les con­tribuables ou consommateurs européens (tarifs de rachat préférentiels). Mais si dans un futur, le plus proche possible, le PV devenait compétitif – et donc se trouvait en compétition – avec les sources d’énergie fossiles, alors il n’y aurait plus lieu de se plaindre, ni de ce qu’est notre argent qui enrichit la Chine, ni des effets anticoncurrentiels d’un trop petit nombre de producteurs au niveau mondial.

Quel rapport avec notre débat franco-français sur la transition énergétique ? D’abord que ce serait une bonne chose que ce débat puisse aussi apporter des idées neuves dans la perspective de la tenue à Paris, fin 2015, du prochain grand sommet climatique (21ème Conference of Parties, ou CoP 21). Or, les conditions d’organisation d’un marché mondial dans lequel le solaire pourrait devenir compétitif sans aucun besoin de subventionnement, font certainement partie des sujets à propos desquels de telles idées neuves pourraient apparaître.

Ensuite que, pour la production d’électricité renouvelable elle-même, la France ne doit pas se considérer comme coupée du reste du monde.

Construire ou renforcer des lignes à haute tension jusqu’à 2000 km de long ne permet pas seulement d’accéder à une ressource solaire plus abondante et de meilleure qualité (plus au sud, les rayons du soleil sont moins diffusés et peuvent donc mieux être concentrés par des champs de miroirs ; et la durée du jour est moins désé­quilibrée entre été et hiver). Cela permet aussi de mieux mutualiser des conditions météorologiques complémentaires, entre là où il y a des nuages et là où il n’y en a pas, entre là où il y a du vent et là où il n’y en a pas.

Sur l’acceptabilité de ces lignes à haute tension, existe-t-il un fossé irréconciliable entre écolo-tech­nocrates trop prompts à tirer des grands traits sur des cartes géographiques à l’échelle continentale, et écolos de base, nostalgiques de l’idée d’un photovoltaïque sans aucune connotation industrielle ? Peut-être pas. L’idée selon laquelle les énergies renouvelables seraient naturellement décentralisa­trices a récemment été développée par Jeremy Rifkin dans son livre « la 3ème révolution industrielle », mais, au nom de l’interdépendance et de l’effacement des frontières, celui-ci admet aussi l’idée d’une liaison de 1600 km de long, ou une tension de 345 000 volts.

Il y a cinq ans, un Anglais, David MacKay, passait en revue les différentes sources d’énergie disponibles pour le Royaume-Uni. Il rejetait les énergies fossiles à la fois pour des raisons de lutte contre le changement climatique – question d’interdépendance mondiale par excellence –, de pérennité de la ressource, et d’indépendance énergétique. Il rejetait les énergies renouvelables produites localement car un simple calcul physique montrait que l’Angleterre était trop petite pour en produire assez et en même temps réguler leur variabilité. Mais il rejetait aussi l’énergie solaire importée du sud, au motif que les Français refuseraient certainement de se laisser traverser par des lignes haute-tension sud-nord. Sa conclusion implicite, puis explicite quand il est devenu conseiller scientifique du gouvernement Blair, était qu’il ne restait plus à son pays que l’option nucléaire.

Une leçon à méditer par ceux qui voudraient être à la fois antinucléaires et anti lignes à haute tension, dans notre débat national – trop national – sur « la » transition énergétique, sur notre petite part des transitions énergétiques mondiales.

Denis Bonnelle

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