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Nature, Société Anonyme ?

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Rares sont aujourd’hui les personnes qui pensent encore que les conventions des Nations unies, comme la Convention cadre sur les changements climatiques ou la Convention sur la diversité biologique, peuvent empêcher le réchauffement climatique, la perte de la biodiversité, l’épuisement des sols et la diminution des ressources en eau. De même, l’imposition de plafonds sur les émissions de carbone et de normes environnementales et sociales plus strictes pour réduire la consommation des ressources naturelles et protéger les travailleurs semble être passée de mode dans des économies frappées par la crise et craignant que de telles réglementations n’entravent le commerce et les investissements.

Puisque ces méthodes initiales semblent avoir perdu en crédibilité, certains gouvernements, des économistes et des institutions internationales comme le Programme des Nations unies pour l’environnement ont adopté une nouvelle approche basée sur l’idée que la nature est un fournisseur  de « services écosystémiques ». Ce faisant, ils ont transféré la responsabilité de gérer les risques posés à l’environnement aux acteurs du secteur privé au moyen de mécanismes basés sur le marché.

Selon ce nouveau paradigme, la protection de l’environnement devient une question commerciale et la nature n’est plus qu’un ensemble de biens et de services négociables. Le corollaire de cette logique est que les services écosystémiques ne seront plus gratuits. Comme le dit Pavan Sukhdev, le principal auteur de l’étude L’économie des écosystèmes et de la biodiversité, qui cherche à évaluer l’impact économique de la dégradation de l’environnement, « Nous utilisons la nature parce qu’elle est précieuse, mais nous la perdons parce qu’elle est gratuite ».

Mais il ne faut pas s’y tromper : donner une valeur aux services écosystémiques va au-delà de leur fixer un prix. En fait, cette approche peut contribuer à formuler des politiques environnementales qui évaluent plus efficacement les avantages des écosystèmes et de la biodiversité. Contrairement au PIB, certains nouveaux systèmes de comptabilité incluent des mécanismes pour quantifier soit les avantages des services écosystémiques, soit le coût de leur destruction, créant ainsi une base pour une action politique et économique.

Le danger de ce nouveau paradigme tient au fait qu’il conduit très facilement à une financiarisation de la nature. Ce processus a en fait déjà été entamé avec le programme REDD des Nations unies qui utilise des incitations financières pour réduire les émissions de gaz à effet de serre liées à la déforestation et à la dégradation de la couverture végétale.

Dans le même ordre d’idée, le financement des habitats naturels permet aux promoteurs d’échanger des crédits de biodiversité – obtenus grâce aux mesures prises pour protéger, réhabiliter ou améliorer des habitats ou des espèces – pour compenser les dégâts environnementaux induits par le développement. De son côté, le système d’échange de quotas d’émissions réduit la valeur des sols et des forêts à leur capacité de stockage du carbone.

Tous ces systèmes impliquent que les services écosystémiques sont détenus à titre privé. Mais dans plusieurs pays, les écosystèmes intacts restants sont dans des régions peuplées par des populations indigènes, rendant inévitables les conflits avec les autochtones, et au sein de ces populations mêmes. Elles voudront savoir qui doit être propriétaire de ces services et profiter des crédits qui leur sont associés. Quel que soit le détenteur des services, il sera obligé de se plier à des exigences de comptabilité et de conformité complexes, tout en atténuant les risques d’exclusion.

De plus, le bon vouloir du secteur privé à financer, par exemple, la protection des forêts dépend de l’intégration des différents crédits dans un système mondial d’échange de quotas d’émissions – une éventualité a priori impossible compte tenu de la situation des négociations internationales sur le climat. À ce stade, les échanges de quotas ne fonctionnent que pour corriger, partiellement, le maintien du statu quo par les pays industrialisés. Le rôle croissant des instruments de marché dans la protection de l’environnement permettra surtout aux entreprises de manipuler leurs obligations environnementales et aux gouvernements d’assumer une responsabilité moindre dans l’élaboration d’une politique environnementale efficace.

L’an dernier au Brésil, le puissant lobby agroalimentaire est par exemple parvenu à faire adopter par le gouvernement une réforme du code forestier, à présent basé sur les instruments de marché et qui donne une plus grande latitude aux exploitants agricoles en matière de sauvegarde de l’environnement. En vertu de ce nouveau code, les propriétaires terriens qui défrichent plus qu’ils n’y sont autorisés peuvent se mettre en conformité en achetant des crédits compensatoires à la Bolsa Verde (Bourse verte) de Rio de Janeiro auprès de ceux qui détiennent plus de forêts que le minimum légal requis.

Encouragés par ces nouvelles dispositions, ceux qui souhaitaient obtenir des crédits compensatoires ont accaparé des terres dans des zones peu favorables à l’exploitation du bois – une réponse liée aux incitations du marché et accompagnée de graves violations des droits humains. Le cas du Brésil illustre les dangers d’une faible législation environnementale, à savoir qu’elle permet aux nantis d’acheter une échappatoire aux détriments des citoyens les plus vulnérables, en particulier les populations indigènes et les petits paysans pauvres.

La crise économique mondiale a exposé le risque qu’il y avait à laisser seuls les marchés réguler l’activité économique. Étant donné que les conséquences d’une dégradation irrémédiable des écosystèmes seraient bien plus dévastatrices, dépendre de mécanismes fondés sur le marché pour protéger et améliorer l’environnement nous mène tout droit à la catastrophe.

Pour éviter une telle issue, tous les citoyens de la planète doivent rejeter le concept de la nature comme fournisseur de services et exiger des décideurs qu’ils agissent pour protéger les habitats et la biodiversité. Les instruments pour « compenser » les activités destructrices ne doivent plus distraire des véritables impératifs qui sont d’empêcher la déforestation et l’élimination progressive des combustibles fossiles.

Il est à cette fin nécessaire d’interdire la financiarisation de la nature au moyen de produits dérivés et d’autres instruments financiers.  Si la valeur monétaire d’une forêt tropicale ne peut aujourd’hui se comparer à celle des ressources naturelles et minérales qu’elle abrite, son importance pour la survie de l’humanité l’excède de très loin.

Les gouvernements doivent de plus éliminer peu à peu les subventions qui mettent en péril le climat et la biodiversité, dont les incitations financières encourageant le défrichage pour des activités « productives » comme l’agriculture. Les pays pourraient ainsi atteindre leurs objectifs de protection de l’environnement tout en préservant leurs ressources budgétaires.

Cela ne veut pas dire pour autant que des instruments de marché ne peuvent pas contribuer à la protection et restauration de l’environnement. Ils le peuvent (et l’ont déjà fait), mais seulement s’ils s’inscrivent dans un cadre plus détaillé qui prend en compte la valeur réelle – et impossible à quantifier – de l’environnement naturel.

Barbara Unmuessig

Traduit de l’anglais par Julia Gallin

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