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Maroc : la polémique sur l’importation de déchets italiens a-t-elle lieu d’être ?

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Le 17 juin dernier, 2 500 tonnes de « déchets » partaient d’Italie pour le Maroc, où leur présence n’allait pas tarder à déchainer les passions. Pour justifier cette importation, la ministre de l’Environnement Hakima El Haïte avance que ces « déchets » n’en sont pas, ou plus vraiment, puisqu’ils ont été au préalable traités pour servir de combustible à des cimenteries locales. Pas suffisant pour désamorcer la polémique, et pourtant : si l’inquiétude des Marocains témoigne d’une sensibilité écologique dont il faut se réjouir, elle semble ici mal dirigée, puisque c’est précisément dans l’optique d’améliorer le bilan carbone du pays que ces 2 500 tonnes de combustible ont été importées. Explications.

 Le CSR, un combustible moins cher et moins polluant que le pétrole ou le charbon

« La Maroc n’est pas la poubelle de l’Europe ! » C’est, en substance, l’antienne que reprennent en chœur des ONG, et après elles une partie de la population marocaine, depuis le débarquement sur le sol marocain de 2 500 tonnes de déchets importées d’Italie. Stockée à Bouskoura, au sud de Casablanca, cette cargaison doit être utilisée comme combustible alternatif par des cimentiers locaux, en remplacement des traditionnels charbon, pétrole ou gaz.

Pourquoi se tourner vers ce type de combustible plutôt que vers ceux habituellement utilisés ? Pour le comprendre, il faut s’intéresser à la nature de la cargaison livrée au Maroc. Ces déchets sont en fait des combustibles solides de récupération (CSR), également connus sous leur nom anglais de refuse derived fuel (RDF), c’est à dire des déchets banals (bois, papiers, tissus, cartons, plastiques) traités et déshumidifiés. Plusieurs raisons rendent l’utilisation de ces CSR préférable à celle du coke de pétrole ou de charbon, généralement utilisé comme combustible dans les cimenteries.

Première d’entre elles, le coût. Président de l’association professionnelle des cimentiers du Maroc, Mohamed Chaibi explique pour L’Usine Nouvelle que le Maroc ne produit pas de fuel lourd ou de charbon, « et dépense des sommes pharamineuses en devises pour en avoir ». Même constat pour Dorothée Laperche, journaliste pour le site Actu Environnement, qui voit dans le recours aux CSR une bonne façon de réduire la dépendance des cimentiers aux énergies fossiles « et le coût de fabrication du ciment ».

Un ciment moins cher, donc, mais aussi et surtout plus durable. Pour Mohamed Chaibi, les combustibles traditionnels sont en effet « beaucoup plus chargés en carbone et beaucoup plus nocifs que les déchets CSR ». Pour lui,« le recours aux CSR réduit l’impact sur le climat puisque c’est du CO2 économisé ». Et pour cause, ces CSR sont en partie constitués de matières organiques (papiers, cartons, bois, etc.) émettant bien moins de dioxyde de carbone que les énergies fossiles lors de leur combustion. En 2005 déjà, le Programme des Nations Unies pour l’Environnement (PNUE) écrivait que « le secteur des déchets va passer de la position de contributeur mineur d’émissions de CO2 (il serait responsable de 3 à 5 % des émissions mondiales de GES, ndlr) à celle de réducteur majeur des émissions ». Huitième cimentier mondial, le groupe CEMEX a ainsi réduit de 23 % ses émissions nettes de CO2 depuis 1990, principalement grâce à l’utilisation de combustibles de substitution comme les CSR.

Mais ce n’est pas la seule raison qui fait de la valorisation des CSR une opportunité sur le plan de l’environnement. En les utilisant comme combustible, on limite également la pression exercée sur les ressources naturelles par l’extraction des énergies fossiles et leur transport. Enfin, on évite que ces déchets soient enterrés.

Les CSR valorisés aux quatre coins du monde

En Europe, les bienfaits des CSR sont connus, et certains pays les utilisent déjà dans des proportions très importantes. C’est le cas de l’Allemagne, où plus de 2 millions de tonnes de CSR sont brûlées chaque année, essentiellement en cimenterie. Les Pays-Bas, la Suède, le Royaume-Uni ou encore l’Italie en font aussi une utilisation régulière, incités en cela par la directive européenne 2008/98/CE, dont l’article 10 prévoit que « les Etats membres prennent les mesures nécessaires pour veiller à ce que les déchets subissent des opérations de valorisation ». En tout, près de 20 millions de tonnes de CSR ont été utilisées en Europe en 2015. Et si la filière est restée jusqu’à présent marginale en France, faute de cadre réglementaire ad hoc, le Gouvernement vient de publier un décret définissant précisément ces CSR, afin d’encourager leur valorisation énergétique.

Le Maroc est donc loin d’être isolé dans son recours aux CSR, et ne l’est pas davantage dans le fait d’importer ces combustibles de pays étrangers. La Convention de Bâle, entrée en vigueur en 1992, autorise en effet la libre circulation entre les pays des CSR. Une aubaine pour le Royaume-Uni, qui entre janvier et février 2016 en a livré 120 000 tonnes à l’Allemagne, 280 000 tonnes aux Pays-Bas et 100 000 tonnes à la Suède. Considère-t-on pour autant Berlin, Amsterdam et Stockholm comme les poubelles de Londres ? Évidemment non.

Bien sûr, il serait préférable que le Maroc valorise ses propres déchets, en produisant lui-même ses CSR. Ne serait-ce que pour améliorer davantage encore son bilan carbone, en évitant la pression sur l’environnement exercée par le transport de ces combustibles d’un pays à l’autre. C’est prévu. A cet effet, une convention a été signée par les cimentiers, le ministère de l’Environnement et celui de l’Intérieur en 2015, et des centres de tri devraient voir le jour très bientôt à Rabat, Marrakech et Béni Mellal. Objectif affiché : valoriser 30 % des déchets du pays sous forme de CSR à l’horizon 2020. De nombreux emplois sont attendus.

Hakima El Haïte victime d’un règlement de comptes politique ?

Toutes ces raisons font qu’il est difficile de comprendre la gronde exprimée par une partie du peuple marocain à l’encontre de la ministre de l’Environnement, considérée comme responsable de l’importation sur le sol marocain de ces « déchets ». D’autant que cette livraison a été faite dans le respect de la Convention de Bâle, et que la qualité de la marchandise est assurée par la transmission, par les Italiens, de 19 pièces justificatives aux autorités marocaines. En plus des tests effectués par les laboratoires italiens garantissant la non-dangerosité des CSR livrés, Hakima El Haïte a par ailleurs fait prélever un échantillon de la marchandise pour l’envoyer à un laboratoire français (SOCOR), ayant l’avantage d’être agréé par le pays d’origine car membre de l’UE, tout en étant neutre sur ce dossier.

Autant de précautions environnementales qui n’ont rien d’étonnant de la part d’une ministre qui s’est toujours distinguée par son approche volontariste du développement durable. Depuis sa prise de fonction, les parcs éoliens et les centrales solaires fleurissent aux quatre coins du pays, et le Maroc avance sûr de lui vers son objectif de 42 % d’énergies renouvelables dans le réseau électrique d’ici 2020. Une transition énergétique menée tambour battant qui vaut au Royaume chérifien d’être régulièrement félicité par l’Agence internationale de l’Energie (AIE), et l’a propulsé pays hôte de la COP22, qui se tiendra en novembre prochain à Marrakech.

Alors, pourquoi une telle campagne à charge ? Il n’est pas interdit, comme le suggère Mohamed Chaibi, d’y voir le signe de « bagarres entre partis » en cette période préélectorale. D’autant que, selon Hakima El Haïte, la liste des associations à l’origine de cette polémique est édifiante : aucune d’entre elles n’est spécialisée dans l’environnement ! Un énorme coup monté orchestré par des adversaires politiques ? Ce ne serait pas étonnant, quand on sait la jalousie que peut susciter au sein de la classe politique marocaine la présentation sur le plan international de Hakima El Haïté comme la « championne marocaine du climat », à qui le Royaume doit l’organisation de la COP22. Chez Abdelkader Amara notamment, ministre de l’Energie qui, comme le révélait il y a quelques mois un article d’Affaires Internationales, prendrait un malin plaisir à entraver l’action de sa ministre déléguée dès qu’il en a l’occasion. D’autant qu’El Haïté et Amara ne sont pas du même parti, la première appartenant au Mouvement populaire (MP), tandis que le second est lié au Parti de la Justice et du Développement (PJD).

Mais Abdelkader Amara pourrait bien ne pas être le seul à profiter du scandale. Ce pourrait être également le cas de Salaheddine Mezouar, ministre des Affaires étrangères marocain et président de la COP22, par ailleurs également membre d’un autre parti, le Rassemblement national des Indépendants (RNI), qui verrait dans l’omniprésence d’El Haïte sur la scène internationale une menace pour sa propre influence. De l’ombre, Hakima El Haïte en fait aussi au Premier ministre Abdelilah Benkirane, membre comme Amara du PJD, et toujours disposé à écouter ce dernier, quitte à préférer la politique politicienne aux résultats environnementaux. Bref, pour El Haïté, la rançon du succès ressemble à s’y méprendre à un nid de vipères.

On peut aussi supposer que l’industrie pétrolière, pourtant pas la dernière lorsqu’il s’agit de polluer, soit de mèche, puisque les CSR concurrencent directement les combustibles fossiles. Le lobby pétrolier, en cheville avec les ministres cités ci-dessus, pourrait donc être à la manœuvre, dressant la population contre Hakima El Haïte par le biais d’ONG douteuses, qui sous couvert de protection de l’environnement font ainsi le jeu d’une des industries les plus polluantes au monde. Ironie du sort, la conséquence première de ce lobbying, en plus de mettre en évidence l’intérêt d’une large partie des Marocains pour l’environnement (et c’est tant mieux !), pourrait bien être de contribuer à populariser les CSR, et à les imposer comme combustible alternatif de choix.

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